Architecture comme peinture

Une œuvre c’est ce qui s’accroche à l’instant, ce qui signifie son histoire et ce qui invente son devenir. Une œuvre c’est ce qui augmente le regard, détermine des questionnements sans fin pour lesquels il faut – dans le même temps – répondre à ce qu’est l’œuvre que je vois, parler de ce que l’artiste invente, dévoiler les sens cachés qui, sans reprendre des termes déjà connus, nous font entrer dans un voyage et dans un espace intime. Il faut en même temps parler de ce que l’artiste propose et donner à voir ce qu’est sa construction.

Il impose en premier lieu à son propre regard. Certes, il passe par un ensemble déjà vu, des matériaux, des histoires rencontrées, mais il dégage de cet ensemble ce que son regard peut déterminer de personnel, d’intime, de différent.
Chez Catherine Gangloff, je vois des objets-peintures, des assemblages, une économie de la couleur, une attention aux matériaux et une représentation (presque à distance) de matérialités innombrables. Il y a des titres parfois : Eclaircie, Résonance, Dialogue, Conversation, Rencontre I, … ou des intitulés qui qualifient une série : Traits d’union, petit opéra, petit théâtre…

Sans titre - collage 2016 - Catherine GangloffOn doit considérer ces titres dans leurs factualités mais aussi dans leurs desseins.
Eclaircie comme si, pour l’artiste, l’assemblage plastique permet de sortir de l’obscurité, de comprendre ce qui se joue, d’entrevoir en quelque sorte la clairière. S’éclaircir les idées pour mettre à distance ce qui serait une expression par trop pulsionnelle. Nous savons que l’artiste, tout à son projet, observe ce qui se fabrique, ce qu’elle réalise et parfois, souvent même, elle comprend que c’est au-delà de son dessein. Que cela la dévisage dans une part d’elle-même non encore éclaircie. Que l’œuvre peut-être détermine.

Résonance, comme un écho d’œuvres dans l’histoire, de choses vues, d’artistes aimés, mais aussi comme une empathie avec le monde alentour, comme une sorte de réception des formes et des usages de la peinture toujours déjà-là. Perception d’un ensemble où la pièce fabriquée doit porter ses propres ondes. On doit aussi considérer, si l’on garde l’image de l’onde, que notre situation ou notre localisation (du regardeur comme de l’artiste) fabrique en nous les perceptions d’un départ, d’une traversée et d’une arrivée. Notons encore qu’une onde, au-delà de son principe d’entropie, est infinie.

Dialogue, résonne en quelque sorte de la même manière que Résonance et presque comme Conversation. Il s’agit d’entretiens murmurés, dans le silence de l’atelier, pour soi d’abord, dans le secret des mains et des paumes pour soupeser comment cela fait sens et s’articule à la préhension des autres.

Conversation parle de cet échange qui augmente, de l’un à l’autre, ce que nous connaissons et ce que nous ignorons. Ces titres, aux sources communes, rencontrent dans le même temps matériaux, couleurs, traces, gestes mais aussi références explicites ou diffuses. Nous sommes bien dans la poïétique telle qu’elle fut formulée par Paul Valéry en 1937.

Pour la série Traits d’union la signification réside dans la forme qu’est un trait (de bois, de fil de fer) coloré qui fait socle parce qu’il porte d’autres formes, d’autres fragments mais aussi au sens où il relie, permet un passage entre les formes, une sorte de ponctuation qui appuie sur les éléments plastiques pour en faire une phrase cohérente. La fibule convient bien à ce lien (ces reliures) que produit Catherine Gangloff.

Sans vouloir tirer le travail de l’artiste vers une dimension linguistique il faut appuyer malgré tout sur cette volonté de construire une phrase, un monde, en montrant comment se détache chaque mot, comment la juxtaposition propose des significations de plus en plus complexes et comment cela finit en pensée plastique, jamais totalisante, mais volontaire et pourtant bien fragile. Traits d’union est aussi à comprendre comme ce qui s’insinue entre (dans) différentes œuvres, en permet le passage ou la transition. C’est dans ce seuil, dans cet entre deux qu’on doit envisager ce travail.